2 octobre

J'ai voulu allumer le gaz pour faire bouillir de l'eau : pas de flamme. J'ai ouvert le robinet dans la cuisine, je n'ai eu que de l'eau froide.

Le père d'Aaron savait ce qu'il disait quand il parlait des circuits de gaz coupés d'ici octobre.

D'après maman, ce n'est pas grave. Nous pouvons faire bouillir l'eau ou réchauffer nos plats sur le poêle à bois. Elle se refuse à nous laisser utiliser le reste du fioul pour la chaudière, mais au moins nous ne dépendons pas du gaz pour nous chauffer. Des tas de familles souffrent bien plus que nous.

Depuis un bon moment, nous ne prenions plus qu'une douche par semaine, mais sans eau chaude, ce sera plus de douche du tout. Et sans eau chaude, la lessive va devenir un véritable enfer.

Je sais que je ne devrais pas y penser, mais quand même. Je vois bien que maman est contrariée, même si elle fait comme si de rien n'était. D'autant plus que les choses avaient l'air de se stabiliser, et voilà qu'elles s'aggravent de nouveau. Ce n'est pas tellement pire (du moins pour nous ou Mrs Nesbitt, qui a aussi un poêle à bois et du fioul), mais c'est pas la joie quand même.

Pendant notre partie de poker du soir, tout le monde avait l'air ailleurs. Voilà sans doute pourquoi j'ai gagné pour la première fois.

 

3 octobre

Matt, Jonny et moi on est allés à la bibliothèque. La cheville de maman n'est pas encore assez solide pour qu'elle puisse pédaler.

La bibliothèque était ouverte, et seule Mrs Hotchkiss s'en occupe encore. Elle a déclaré que c'était le dernier jour ; sans chauffage, elle ne peut plus continuer. Comme le nombre d'emprunts n'était pas limité, Mrs Hotchkiss nous a dit d'en prendre autant que possible. Si la bibliothèque rouvre au printemps, nous pourrons toujours les rapporter à ce moment-là.

Nous en avons donc chargé un maximum. Avec nos sacs à dos et les paniers accrochés aux vélos, nous avons pu choisir au moins une douzaine de livres pour chacun, y compris pour maman. Depuis que nous jouons au poker, nous lisons moins, et bien sûr il y a plein de bouquins à la maison (sans compter ceux du grenier). Mais c'est quand même déprimant de penser que la bibliothèque ferme ses portes.

Mrs Hotchkiss a annoncé qu'elle et son mari partaient pour la Géorgie, où réside une de ses belles-sœurs. Jonny lui a demandé comment ils comptaient s'y rendre, et elle a répondu qu'elle marcherait s'il le fallait.

« La température est tombée au-dessous de zéro depuis deux semaines », a-t-elle expliqué. Si le froid est déjà aussi terrible en octobre, aucun de nous ne va passer l'hiver.

 Je crois que nous devrions partir, nous aussi, a estimé Jonny tout en pédalant vers la maison. Genre le Kansas, pour voir si on arrive à retrouver papa.

 On ne sait pas où il est, a riposté Matt. Si ça se trouve, il est resté au Colorado. A moins qu'il ne soit retourné à Springfield.

 Non, ai-je objecté. Il se serait arrêté chez nous en chemin.

 On ne sait même pas où il est, a répété Matt. Maman et moi avons longuement discuté de ce qu'on devait faire. Partir ne servirait à rien, Jon. Nous sommes à l'abri. Nous avons du bois, donc nous ne gèlerons pas. Et rien ne nous garantit qu'on serait capable de trouver de quoi manger ailleurs.

 On n'en sait rien, a repris Jonny. Il y a peut-être de la nourriture au Kansas.

 Mais papa n'a même pas pu entrer au Kansas ! lui ai-je rappelé.

 Dans le Missouri, alors, a insisté Jonny. Ou l'Oklahoma. Je ne vois pas pourquoi on resterait là à attendre de mourir.

 Nous n'allons pas mourir, a dit Matt.

 Qu'est-ce que tu en sais ? Et si la Lune venait s'écraser sur nous ?

 Alors peu importe où nous serions, nous mourrions de toute façon. Nos chances de survie sont plus importantes ici. La Lune n'a pas touché que la Pennsylvanie, Jon. C'est le monde entier qui est comme ça. Nous avons un toit au-dessus de nos têtes. Nous avons du chauffage. Nous avons de l'eau. Nous avons des vivres. Combien de temps crois-tu que nous pourrions tenir à traverser le pays à vélo ?

 Papa avait de l'essence. Nous pourrions en acheter.

 Papa s'était procuré de l'essence au marché noir, a rétorqué Matt. Il faut avoir des relations pour ça. Et en plus, il n'en avait pas pris assez.

 Au marché noir ? ai-je répété.

Matt m'a regardée comme si j'étais une demeurée.

 Comment crois-tu qu'il a eu toutes ces provisions ? Tu ne t'imagines quand même pas qu'elles attendaient là qu'on les prenne ?

 Est-ce que maman est au courant ?

Matt a haussé les épaules.

 Papa et moi, on en a discuté pendant qu'on coupait du bois. J'ignore s'il a dit quoi que ce soit à maman. Probablement pas. Maman préfère ne pas savoir certaines choses. Tu n'as pas remarqué ?

Si, mais je n'avais pas réalisé que Matt aussi.

 Donc nous sommes coincés ici ? a demandé Jonny.

 Je le crains, a dit Matt. Mais la situation va s'arranger. Peut-être pas tout de suite, mais on va s'en sortir.

Maman répète ça tout le temps. « Tiens bon et attends que les choses s'arrangent. » Ça ne semblait pas plus crédible dans la bouche de Matt.

Malgré tout, il a raison sur le fait de ne pas partir. Le monde d'aujourd'hui ressemble à celui d'avant Christophe Colomb. Les gens s'en vont et on n'entend plus parler d'eux. La Terre est plate et ils ont dû tomber dans le vide.

Nous sommes ensemble. Tant que nous restons soudés, tout ira bien.

 

6 octobre

Maman s'est remise à écrire. En tout cas, elle tape à la machine.

— J'avais oublié à quel point elle est dure, s'est-elle plainte. La lettre A en particulier. Mon petit doigt gauche manque vraiment d'entraînement pour ce genre d'engin.

La dernière pluie remonte à tellement loin que je n'arrive plus à me rappeler le bruit qu'elle fait. Je commence à oublier la lumière du soleil, aussi. Les jours raccourcissent, mais on le remarque à peine.

Pour l'air, ça ne s'arrange pas non plus. Plus on reste dehors, plus on est sales quand on rentre. Maman s'inquiète de toutes ces cendres qui pénètrent dans les poumons de Matt et de Jonny malgré les masques, mais ils continuent de couper du bois aussi longtemps qu'ils le peuvent chaque jour.

Maman et moi frottons le linge au maximum, mais même en le faisant sécher dans la maison, il reste gris. On se lave tous les soirs, et les gants de toilette restent sales. Les serviettes ne sont guère mieux.

D'après Matt, si l'air est plus pollué, ça veut sans doute dire que d'autres volcans sont entrés en éruption, mais nous n'avons aucun moyen de vérifier. La poste est toujours ouverte, le courrier se fait pourtant de plus en plus rare et il est vieux de plusieurs jours ou de plusieurs semaines quand il arrive. Il aurait pu se produire tout et n'importe quoi en septembre, on n'aurait aucun moyen de le savoir.

L'avantage avec les cendres, c'est qu'elles masquent la Lune. Avant, surtout quand le vent soufflait la nuit, on la distinguait encore. Mais maintenant elle a totalement disparu. Ça me plaît de ne plus la voir. Je peux imaginer qu'elle n'est plus là, et si elle n'est plus là, peut-être que tout va redevenir normal.

D'accord. Je sais que c'est tordu comme idée. Mais je suis quand même contente de ne plus voir la Lune.

 

10 octobre

Le jour de Christophe Colomb[6].

Pour fêter ça, j'ai demandé à maman de me couper les cheveux très court, comme elle. Ses cheveux n'ont pas eu le temps de repousser mais je m'y suis faite, et je ne supporte plus de laver les miens en ce moment. Je n'arrive jamais à les avoir propres : ils sont raides et immondes. Une bonne coupe ne serait pas du luxe.

Maman a donc taillé au maximum. Quand elle a eu terminé, je me suis regardée dans la glace. J'ai eu toutes les peines du monde à ne pas éclater en sanglots. Mais j'y suis arrivée. Et maman m'a embrassée, m'a serrée dans ses bras et m'a dit que j'étais ravissante avec les cheveux courts.

— Heureusement que les bars sont fermés, a-t-elle ajouté. On te donnerait facilement vingt et un ans[7].

C'est dans ces moments que je m'aperçois combien je l'aime. En tout cas, on ne se dispute plus.

Lorsque Matt et Jonny sont rentrés, ils ont accusé le choc en voyant ma tête. Matt m'a quand même dit que ça m'allait super et il a demandé à maman de lui faire la même coupe. À la fin de la journée, tout le monde avait les cheveux ras.

On a jeté mèches et boucles dans le poêle à bois, où elles ont grésillé quelques secondes avant de disparaître.

 

13 octobre

Il faisait - 18°C ce matin.

Matt et maman se sont méchamment pris la tête. Selon Matt, nous devrions utiliser le fioul qui nous reste, mais maman préfère attendre novembre. Il a fini par l'emporter, avec pour arguments que les conduits allaient geler et que nous ferions mieux d'utiliser l'eau du puits tant que c'est encore possible.

Lui et Jonny ont transporté le matelas de maman dans la cuisine. Puis ils ont pris tous les matelas à l'étage et les ont descendus un par un. Je suis montée pour éteindre les radiateurs et fermer les portes.

— Nous pourrons réintégrer nos chambres au printemps, a précisé maman. Rien n'est définitif.

Pour le moment, maman et moi dormons dans la cuisine, et Matt et Jonny dans le salon. Nous sommes les mieux loties, puisque la cuisine profite un peu de la chaleur du poêle, qui est dans la véranda. Nous avons aussi plus d'espace. Matt, Jonny et moi avons entassé les meubles de la salle à manger et du salon pour faire de la place aux deux matelas, mais on peut à peine en faire le tour. Quand la réserve de fioul sera épuisée, nous déménagerons tous dans la véranda.

J'essaie de me convaincre que ma chambre ne me manque pas. Il y faisait un froid glacial, au point que parfois je frissonnais sous mes couvertures sans pouvoir trouver le sommeil. Mais c'était le seul endroit à moi. J'y avais mes bougies, mes lampes électriques, et personne ne m'empêchait de les utiliser. Je pouvais écrire ou lire, ou simplement m'imaginer ailleurs.

Je suppose qu'il est préférable d'avoir chaud.

J'ai envie de pleurer. Et j'ai l'impression que je n'ai plus nulle part où le faire.

 

14 octobre

Matt continue de se rendre à la poste tous les vendredis pour voir s'il y a du nouveau. Il est rentré pendant que maman et moi faisions la lessive dans l'évier de la cuisine. Il m'a fait signe de le suivre dans le garde-manger.

 J'ai de mauvaises nouvelles, m'a-t-il dit. Megan est sur la liste des décès.

C'est la dernière nouveauté, la liste des décès. Si on découvre que quelqu'un est mort, on va ajouter son nom sur une liste à la poste. Seulement au niveau local, évidemment, vu qu'il n'y a aucun moyen de savoir si quelqu'un est mort dans le reste du monde.

Comme je ne disais rien, Matt a continué :

 Sa mère est aussi sur la liste.

 Pourquoi ? ai-je crié. Pourquoi ?

 Je te dis seulement ce que je sais. Leurs noms figuraient tous les deux sur la liste. Je ne les avais pas vus la semaine dernière, mais ça ne veut rien dire. Tu sais comment ça marche.

 Megan est morte, ai-je répété.

Ça sonnait tellement bizarre. Megan est morte. Le monde se meurt. Megan est morte.

 J'ai voulu me renseigner à la poste, mais là-bas il n'y avait que deux types qui n'en savaient pas plus, a ajouté Matt. Beaucoup de gens meurent. Ça devient difficile de se tenir au courant.

 Megan voulait mourir. Mais pas sa mère, je ne crois pas.

 Les gens n'ont pas vraiment le choix. Peu importe, je pensais que je devais te le dire.

Si je pleurais, est-ce que mes larmes seraient grises ?

 

15 octobre

Quand je me suis levée ce matin, j'ai réalisé que le révérend Marshall devait savoir ce qui était arrivé à Megan et à sa mère. J'ai dit à maman où j'allais et elle m'a demandé si je voulais que Matt m'accompagne. J'ai répondu : « Non, ça ira. » D'ailleurs, je m'en fiche, si ça ira ou non. Quelle différence ça fait ?

Il m'a fallu une demi-heure pour me rendre à l'église, et à mesure que j'avançais, ma respiration se faisait plus sifflante. Je ne sais pas comment Matt et Jonny arrivent à rester si longtemps dehors. Je me sentais comme un glaçon. J'ai été contente de constater que l'église était chauffée.

Plusieurs fidèles priaient. Depuis la fermeture de la bibliothèque, je n'avais plus vu personne. C'était étrange de me retrouver parmi ces gens, à peine plus épais que des squelettes, vraiment. Je devais faire un effort pour me rappeler comment parler, poser des questions, dire merci. Mais j'y suis arrivée et quelqu'un m'a répondu que le révérend Marshall se trouvait dans son bureau. J'ai frappé et suis entrée.

 Je viens vous voir au sujet de Megan Wayne. J'étais sa meilleure amie.

 Sa meilleure amie sur cette terre, a corrigé le révérend.

Comme je n'avais pas l'énergie pour discuter théologie, j'ai juste hoché la tête.

 Elle est morte, ai-je dit, comme s'il ne le savait pas. Et sa mère aussi. Je pensais que vous pourriez me renseigner sur ce qui s'est passé.

 Dieu les a reprises. Je prie pour leur âme.

 L'âme de Megan va très bien. Celle de sa mère aussi. Comment Dieu les a-t-Il reprises, exactement ?

Le révérend Marshall m'a regardée comme si j'étais un moustique qu'il aurait voulu écraser.

 Nous n'avons pas à demander de comptes à Dieu, a-t-il déclamé.

 Je ne demande des comptes qu'à vous. Que s'est-il passé ?

 C'est Dieu qui a décidé du moment de la mort de Megan. Pour ce qui est de la cause terrestre, nous n'en saurons jamais rien. Sa mère m'a fait venir un matin et nous avons prié sur sa dépouille. Elle m'a demandé de l'enterrer dans son jardin, mais le sol était gelé, et je savais que je ne pourrais jamais m'en sortir seul. Je suis retourné à l'église pour demander de l'aide et quand je suis revenu à la maison, j'ai trouvé Mrs Wayne morte. Elle s'était pendue.

 Oh mon Dieu.

 J'imagine qu'elle espérait ainsi qu'on les enterrerait ensemble, a continué le révérend. Mais évidemment nous ne pouvions toucher à ses restes impurs. Le suicide est un péché. Nous avons emporté Megan dans le cimetière et l'avons enterrée là, si vous voulez lui dire adieu.

Ça fait longtemps que j'avais dit adieu à Megan. Et je ne pouvais supporter d'être en compagnie de cet homme une seconde de plus. J'ai refusé et j'ai fait demi-tour. Mais soudain j'ai pris conscience d'un détail gênant. Je me suis retournée et je l'ai regardé attentivement.

Le révérend Marshall n'a jamais été gros, et n'avait d'ailleurs pas grossi. Mais il n'avait pas maigri non plus.

 Vous mangez, ai-je dit. Vos fidèles meurent de faim et vous mangez. Vous vous faites nourrir par eux ?

 Mes fidèles choisissent de m'apporter de la nourriture, a-t-il rectifié. Je me contente d'accepter leurs dons.

 Vous êtes méprisable (et je ne sais lequel des deux était le plus surpris que je connaisse ce mot). Puisque je ne crois pas à l'enfer, je ne vous dirai pas que vous finirez là-bas. J'espère seulement que vous serez la dernière personne vivante sur cette terre. J'espère que le monde entier mourra avant vous, et que vous serez en bonne santé, bien nourri et seul. Ainsi vous saurez ce que Mrs Wayne a ressenti et vous comprendrez ce qu'est l'impureté.

 Je prierai pour vous. Comme Megan aurait voulu que je le fasse.

 Ne vous fatiguez pas. Je ne veux pas des faveurs de votre Dieu.

On avait dû nous entendre car deux hommes sont arrivés pour me reconduire à la sortie. Je n'ai opposé aucune résistance. Franchement, plus vite je sortirais de là, mieux je me porterais.

Je suis allée jusque chez Megan à vélo. La porte de devant était grande ouverte. La maison était tellement glacée que je pouvais voir le souffle de mon haleine.

J'avais peur d'y trouver la mère de Megan mais on avait dû évacuer son corps. La maison avait été saccagée, comme il fallait s'y attendre. Dès qu'une maison est abandonnée, des gens y entrent pour la piller.

Je suis montée jusqu'à la chambre de Megan. Son lit était encore là. Je me suis assise dessus et je me suis rappelé comment elle était à l'époque où nous sommes devenues amies. Souvenirs de disputes, de films vus au cinéma, et de ce projet de science débile sur lequel nous avions travaillé ensemble en cinquième. J'ai pensé à Becky — quand Megan, Sammi et moi allions la voir et que nous riions tant, alors qu'elle était si malade et nous si paniquées. Je suis restée assise sur le lit de Megan jusqu'à ne plus pouvoir le supporter.

En arrivant à la maison, j'ai foncé droit vers le garde-manger et j'ai fermé la porte. J'imagine que maman n'était pas inquiète de me voir tout dévorer car elle m'a laissée seule dedans jusqu'à ce qu'elle ait besoin de venir chercher des conserves pour le dîner.

Manger me donne la nausée. Mais j'ai quand même avalé un truc. Se laisser mourir de faim, c'était la solution de Megan, pas la mienne.

Je vivrai. Nous vivrons. Je refuse que maman subisse la même épreuve que Mrs Wayne. Rester en vie est le seul cadeau que je puisse lui faire, et je compte là-dessus.

 

18 octobre

J'ai rêvé de Megan cette nuit.

Je marchais dans une salle de classe et je me rendais compte que c'était ma classe de cinquième. Il y avait Megan qui parlait avec Becky.

J'étais complètement perdue.

 Je suis au paradis ? ai-je demandé.

J'avais détesté mon année de cinquième, et l'idée même que cela puisse être le paradis me contrariait beaucoup.

Megan a ri.

 C'est l'enfer, ici. Tu n'arrives toujours pas à faire la différence ?

C'est alors que je me suis réveillée. C'est bizarre de partager la cuisine avec maman. J'ai l'impression qu'elle lit dans mes rêves, comme si mes pensées ne m'appartenaient plus.

Mais elle dormait. J'imagine qu'elle se débat avec ses propres cauchemars.

 

21 octobre

Lorsque Matt est revenu de la poste ce matin, il nous a annoncé qu’elle allait fermer à moins de trouver des volontaires pour s'en occuper. Il s'est donc proposé pour y travailler le vendredi.

 Pour quoi faire, a demandé Jonny, puisqu'on ne recevra plus de lettres de papa ?

 Nous n'en savons rien, a répliqué maman. Travailler à la poste est une bonne idée. Nous devrions tous nous remuer. Ce n'est pas bon pour nous de rester assis sans but. Nous avons besoin d'une raison de vivre.

J'ai levé les yeux au ciel. Je ramasse le petit bois, rends visite à Mrs Nesbitt, me tape la lessive et change la litière d'Horton. Enfin bref, ma vie, c'est ça. Rester assise dans la cuisine avec Mrs Nesbitt sans échanger un mot représente le clou de ma journée.

 Très bien, a ajouté maman. Tu n'as rien à dire.

 Qui, moi ?

Jonny et moi avions répondu en même temps, ce qui nous a fait rire.

 Ça ne fait rire personne, a grondé maman. Matt, je suis contente que tu te rendes utile à la poste. Jonny, Miranda, faites ce que vous voulez. C'est le cadet de mes soucis.

Une petite partie de moi-même aurait presque voulu que ce soit vrai. Mais au fond de moi, la simple idée qu'elle le pense me paniquait.

 

24 octobre

Il faisait - 8°C ce matin, ce qui constitue un record de chaleur ces derniers temps. Quand on regarde le ciel, c'est tout juste si l'on peut voir le soleil.

 L'été indien, a déclaré maman quand le thermomètre est remonté à 0°C. Non, je suis sérieuse. Je parie que si les cendres n'étaient pas aussi denses, on aurait un été indien.

Comme nous maintenons le thermostat à 10°C, il fait toujours froid. Je n'aurais jamais cru connaître de nouveau une température de 0°C.

 Je vais patiner, ai-je annoncé. L'étang doit être gelé depuis un mois maintenant. Maman, est-ce que tes patins sont toujours dans ton placard ?

 J'imagine. Sois prudente, Miranda. Ne t'y risque pas si la glace est trop fine.

 T'inquiète pas.

J'étais tellement excitée que je prêtai à peine attention à ce qu'elle me disait.

Maman et moi faisons à peu près la même pointure. Ses patins m'iraient parfaitement. Je suis montée à l'étage et je les ai trouvés en un rien de temps. J'avais oublié comme des patins à glace peuvent être beaux.

Je n'avais plus été à l'étang de Miller depuis que j'avais arrêté de nager. Je passe beaucoup de temps dans les bois autour de notre maison, mais je ne me suis pas aventurée au-delà depuis des mois. Le chemin était couvert de feuilles mortes, mais je n'ai eu aucun mal à le retrouver.

Le plus étrange était ce silence autour de moi. Je suis vraiment habituée au silence, maintenant. Ni télé, ni ordinateur, ni voiture : pas de bruit. Mais c'était la première fois que je remarquais combien les bois étaient silencieux aussi. Pas d'oiseaux, pas d'insectes. Pas d'écureuil faisant frémir les branches. Pas de petite bête détalant au bruit de mes pas sur les feuilles mortes. Tous les animaux ont dû quitter la ville. J'espère que le Kansas les a laissés entrer.

De loin, j'ai aperçu quelqu'un qui patinait sur l'étang.

J'ai eu un sursaut de joie. Pendant une seconde totalement absurde, j'ai pensé que c'était Dan.

Mais en m'approchant, j'ai pu me rendre compte que cette personne, quelle qu'elle soit, avait une excellente technique. Je suis restée un moment immobile, observant le patineur en train d'exécuter un double axel.

Le temps d'une seconde, j'ai cru que j'allais m'en aller. Mais j'étais trop survoltée. J'ai pratiquement couru sur le reste du trajet pour voir si je pouvais avoir raison, si le garçon sur la glace pouvait être Brandon Erlich, en chair et en os.

Et c'était lui.

 Vous êtes vivant ! ai-je crié tandis qu'il s'inclinait sous mes applaudissements.

 Moi oui, mais pas mon quad, a-t-il ironisé.

 On croyait que vous étiez mort. Je veux dire, c'est ce que pensaient vos fans. Vous vous entraîniez en Californie ? On n'avait plus aucune nouvelle.

 J'étais en tournée. Nous étions sains et saufs à Indianapolis. Il m'a fallu un bon moment pour entrer en contact avec mes parents, et encore plus longtemps pour venir jusqu'ici. Mais je suis là depuis plusieurs mois, maintenant. Tu patines, toi aussi ?

J'ai regardé avec embarras les patins de maman.

 Avant, oui. Je prenais des leçons avec Mrs Daley.

 C'est vrai ? Elle a été ma première entraîneuse.

 Je sais. Parfois elle nous racontait. On était vos meilleurs supporters. J'ai parié que vous remporteriez la médaille aux jeux Olympiques.

Brandon a affiché un grand sourire.

 Ma mère y croit encore. Comme si soudain tout allait se remettre en place en février. Tu avais un bon niveau ? Tu as déjà participé à des championnats ?

 Un peu. Au niveau intermédiaire. Je faisais des doubles et je travaillais la triple boucle piquée quand je me suis cassé la cheville. Même pas en patinant. Un accident débile. Après je me suis mise à la natation.

 La natation, a répété Brandon. C'est un truc complètement dépassé. Enfile tes patins. On va voir comment tu te débrouilles.

 Ils sont à ma mère. Je n'ai plus mis les pieds sur la glace depuis un bon moment.

Ça me faisait une drôle d'impression de lacer mes patins sous les yeux de Brandon.

 N'essaie pas de sauter. Contente-toi de pousser. Fais-moi voir tes carres.

Je me suis donc mise à patiner et il a patiné à mes côtés. Mes jambes flageolaient un peu au début, puis j'ai trouvé mon équilibre, et le mouvement est presque devenu naturel.

 Pas mal, a-t-il dit. Je parie que Mrs Daley était désolée que tu abandonnes.

J'avais oublié combien c'était merveilleux de filer sur la glace. Je ne voulais jamais m'arrêter. Mais au bout de quelques minutes à peine, j'avais du mal à respirer.

 C'est l'air, a expliqué Brandon. Ça fait deux semaines maintenant que je m'y suis mis et j'ai augmenté ma résistance. Ne pousse pas trop aujourd'hui. Laisse à tes poumons le temps de récupérer.

 Vos parents vont bien ? ai-je demandé après avoir retrouvé mon souffle. Ma mère connaît la vôtre. Vous avez assez à manger ?

 Qui a assez à manger ? a répliqué Brandon. Nous ne mourons toujours pas de faim, donc je pense que ça va pour nous.

Il s'est élancé sur l'étang pour prendre de la vitesse et a exécuté une pirouette allongée. À l'époque, c'était le meilleur au monde pour ça.

 Viens, a-t-il dit. Comment était ta spirale ? A la hauteur des exigences de Mrs Daley ?

 Non, ai-je reconnu. Ma jambe libre n'était jamais assez haute pour elle.

 Alors c'est une bonne chose quelle ne soit pas en train de nous regarder. Montre-la-moi.

C'était gênant.

 Ne me demandez pas de pirouette dos cambré. Je suis complètement déformée.

 En tout cas, tu n'es sûrement pas trop lourde. Si tu t'entraînes comme il faut, tu devrais y arriver. Nous organiserons nos propres jeux Olympiques. Tu peux gagner la médaille d'or, celle d'argent et celle de bronze.

Il m'a tendu la main et nous avons glissé en silence, sans autre bruit que celui de nos lames (enfin, des miennes, surtout) contre la glace. Je savais qu'il avançait lentement pour rester à mon rythme. Je savais que je l'empêchais de travailler ses sauts, ses pirouettes, ses pas. Je savais que c'était vraiment la fin du monde parce que je patinais avec Brandon Erlich, comme je l'avais si souvent fait en rêve.

C'était l'extase totale jusqu'à ce que je me mette à tousser.

 Ça suffit pour aujourd'hui, a-t-il dit. Et si tu me regardais ? Mon public me manque. Et tu peux me tutoyer, tu sais.

Je suis donc restée au bord de l'étang et j'ai observé Brandon Erlich travailler ses pas et ses pirouettes.

Au bout de quelques minutes, il s'est mis à tousser et m'a rejointe.

 Il fait froid ici, a-t-il fait remarquer. Plus froid qu'à la patinoire.

 Et plus sombre.

Il a hoché la tête.

 Alors comme ça, tu es une fan. Juste parce que je suis du coin ou parce que tu aimes vraiment ce que je fais ?

 Les deux. Mrs Daley nous parlait tout le temps de toi. J'aime ton style. Ta ligne. Ton extension. Ce n'est pas qu'une histoire de sauts. Je croyais vraiment que tu pouvais l'emporter aux JO.

 C'était un travail de longue haleine. Mais je visais la médaille d'or.

 Tu as des nouvelles de Mrs Daley ? Je ne l'ai plus vue depuis que tout ça est arrivé.

 Elle et son mari sont partis au mois d'août. Ils ont une fille au Texas.

 Et tous les autres patineurs ? Tu sais comment ils vont ?

Il a secoué la tête.

 Ceux qui étaient en tournée avec moi allaient bien au moment où nous nous sommes quittés. Ils voulaient rentrer à tout prix. Moi un peu moins, mais au bout d'un moment je ne voyais pas bien où j'aurais pu aller, donc je suis rentré. Mon père a pleuré quand il m'a vu. Ma mère pleure tout le temps, mais c'était la première fois de ma vie que je voyais mon père pleurer. J'imagine que ça veut dire quelque chose.

 Je ne pleure plus. Ma meilleure amie est morte et ça m'a seulement mis la rage.

 Allez. En piste.

J'ai obéi. Rien d'artistique, juste des poussées, un saut de valse sur deux pieds et une ridicule tentative de triple. A la fin, je ne me sentais plus du tout en colère.

 Tu reviens demain ? a-t-il demandé. J'avais oublié quel plaisir c'était de patiner à deux.

 Je vais essayer, ai-je dit en délaçant mes patins et en remettant mes chaussures. Merci.

 Merci à toi.

Il est retourné sur la glace et quand l'ai quitté, il glissait sur l'étang, sublime et seul.

Chroniques de la fin du monde : Au commencement
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